28 août 2026 · Hlengiwe Dube
Fusarium TR4 aux portes de La Réunion : comment l'île protège sa filière banane
Présent à Mayotte et en Grande Comore, un champignon dévastateur menace désormais les plantations réunionnaises.
Depuis 2019, le champignon Fusarium oxysporum cubense Tropical Race 4, dit TR4, s'est installé à Mayotte. Depuis 2023, il est présent en Grande Comore. Il est signalé au Mozambique depuis 2013 et à Madagascar. Il n'a pas encore été confirmé à La Réunion. C'est précisément cette absence qui structure aujourd'hui l'ensemble du dispositif phytosanitaire réunionnais, depuis les postes douaniers jusqu'aux parcelles sentinelles dispersées sur l'île. La pression géographique est désormais suffisamment proche pour que la filière bananière locale la considère comme permanente.
Le profil pathologique du TR4 justifie cette vigilance. Le champignon colonise la plante par le système racinaire avant d'envahir progressivement les vaisseaux conducteurs, entraînant jaunissement foliaire puis mort du plant, comme l'explique le Dr Isabelle Robène, chercheuse au Cirad rattachée à l'Unité mixte de recherche Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical (UMR PVBMT). La persistance du pathogène dans le sol est illimitée : ses spores y survivent indéfiniment, aucun traitement chimique ne permettant l'éradication une fois l'inoculum établi. Une parcelle contaminée devient structurellement inutilisable pour les cultivars sensibles, ce qui distingue le TR4 d'un épisode cyclonique, dont les effets sur la production restent temporaires. La cible principale du champignon est le cultivar Cavendish, qui représente plus de 40 % de la production mondiale de bananes et environ 99 % des exportations mondiales.
Pour les producteurs réunionnais, l'exposition économique est directe. Gilbert Bafinal, producteur basé à la Ravine des Cabris, cultive majoritairement de la Grande Naine, une variété considérée comme particulièrement vulnérable au TR4. Il estime que 90 % de ses revenus dépendent de la banane. La transition vers des variétés résistantes implique arrachage, replantation et plusieurs années d'attente avant de retrouver un niveau de production commercialement viable, sans garantie sur l'acceptabilité organoleptique du produit par les consommateurs. Cette dernière incertitude n'est pas anecdotique : la préférence gustative du marché local constitue un facteur de débouché que les exploitants ne peuvent ignorer dans leur calcul de reconversion.
À l'échelle de l'île, une introduction du TR4 forcerait un recours accru aux importations. Les coûts de fret se répercuteraient sur les prix de détail. Les précédents cycloniques ont déjà montré que la banane peut dépasser 8 à 10 euros le kilo sur certains marchés réunionnais lors de pénuries passagères. Une contamination des sols produirait un effet structurel, non conjoncturel.
Le vecteur d'introduction le plus probable reste le mouvement de matériel végétal non déclaré. En 2025, les douanes de La Réunion ont comptabilisé 157 constatations relatives à l'introduction illégale de produits végétaux. La répartition géographique de ces saisies est instructive : environ 30 % provenaient de l'Hexagone, 25 % de Madagascar et près de 20 % de Mayotte, incluant des marchandises en transit depuis les Comores. Des instructions spécifiques ont été transmises aux agents douaniers concernant le risque TR4, et les vols en provenance de Mayotte font désormais l'objet d'un suivi renforcé. La base réglementaire est l'arrêté préfectoral du 24 avril 2017, qui interdit l'introduction de matériel végétal frais sans formalités phytosanitaires complètes, quelle que soit la voie d'entrée, postale ou bagagiste. Les sanctions encourues atteignent trois ans d'emprisonnement et une amende équivalente au double de la valeur des marchandises saisies.
Sur le plan de la surveillance active, une cinquantaine de parcelles sentinelles sont intégrées dans un dispositif officiel piloté par la Daaf et mis en oeuvre par la Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles (FDGDON). En parallèle, le Cirad a développé un test de détection rapide utilisable directement en conditions de terrain, sans équipement lourd de laboratoire. Tout résultat positif devrait ensuite être confirmé par l'Anses Réunion avant qu'une procédure d'alerte officielle soit déclenchée.
Par contraste avec la rigueur du dispositif technique, c'est la mobilité humaine ordinaire qui demeure le facteur de risque central, selon Éric Lucas, chargé de mission diversité à la Chambre d'agriculture de La Réunion. Des alertes ont été enregistrées sans qu'aucun cas ne soit jusqu'ici confirmé sur l'île. Il pointe les boutures glissées dans des bagages et les particules de sol contaminé transportées sous des chaussures après un séjour dans une zone foyer. Isabelle Robène plaide pour un renforcement de la communication à destination des voyageurs en provenance des zones touchées, avec des mesures de biosécurité élémentaires telles que la désinfection des semelles après passage dans des parcelles suspectes.
L'ensemble de la documentation de la filière sur ce risque est accessible à l'adresse https://imazpress.com/selection-de-la-redaction/banane-virus. Tant qu'aucun foyer n'est confirmé, le cadre opérationnel reste préventif. Ce statut peut évoluer à tout moment, au rythme des échanges croissants entre les îles de l'océan Indien. La question qui s'impose désormais à la filière est de savoir si les mesures en place suffiront à tenir ce rythme à distance, ou si la prochaine alerte sera, pour la première fois, la bonne.